13.08.2008

20 - La fissure

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Rose quitta Zeïtun vers 12H00 et ils se donnèrent rendez-vous au même endroit à 16h30. Elle avait accepté l’idée de présenter ses excuses à cette pauvre caissière injustement accusée. De toute façon, il fallait bien qu’il récupère ses papiers d’identité pris en otage par le Vigile. Elle rentra chez François en chantonnant My Everything et le trouva à la cuisine. Une délicieuse odeur de viande grillée avait envahie l’appartement. Rose posa affectueusement son menton sur son épaule et observa la cuisson des steaks encore pourpres.    
-« Tu es sortie ? »      
-« Je suis allé faire des courses. »     
-« Pendant 3 heures ? » Rose se raidit. Elle posa son pot de Nutella sur le plan de travail en formica blanc. Un peu trop fort. Le pot de verre se brisa.    
-« C’est malin, va falloir que j’y retourne… Tchao !» Et elle partit en claquant la porte. Rose était en général de bonne composition, plutôt gentille et agréable. En couple, elle était même attentive, capable de compromis et évitait souvent les conflits. Mais elle n’avait jamais supporté de devoir rendre des comptes à qui que ce soit. Devoir se justifier d’un emploi du temps, c’était accepter tacitement une culpabilité dont elle refusait le poids. Sa liberté était la chose à laquelle elle tenait vraiment et elle mettait un point d’honneur à respecter celle des autres. Elle avait donc toujours redouté le moment ou un homme allait lui demander des explications, des détails sur ce qu’elle avait fait ou pas fait, allait exiger d’elle qu’elle revienne sur ses actions et par la même, exiger d’elle qu’elle ne les juge, différemment du jugement qu’elle avait pu porter à l’instant de l’acte. Ce n’était pas tant le regard que l’on pouvait poser sur elle qui l’ennuyait, mais bien le fait de l’obliger à en poser un elle même « à posteriori ». Implicitement, elle revendiquait le « droit à l’action non réfléchie », elle s’autorisait l’erreur et s’accordait une rédemption immédiate, sans autre forme de procès. Incapable de formuler cette pensée, elle partait donc souvent en claquant la porte. Elle quitta bon nombre de jobs sur un simple « t’a vu l’heure ? Tu viens d’où ? ». Quant femme-libere.jpgaux hommes qu’elle avait fréquentés, peu avaient pu supporter les règles. D’autant que Rose ne s’encombrait pas vraiment de principes hormis celui de ne pas en avoir et succombait en un temps record à toutes les tentations qui pouvaient se présenter. Rose était gourmande et infidèle… Alors les hommes finissaient par la quitter. François avait sans doute deviné tout ça, intuitivement et depuis que Rose habitait chez lui, il ne l’avait pas touché une seule fois. Il dormait chaque nuit à ses côtés, chastement, la frôlant parfois de ses pieds ou de ses mains, mais toujours involontairement. Elle lui avait pourtant fait comprendre, une ou deux fois, qu’elle n’aurait rien contre un rapprochement physique, en se lovant tout contre lui et lui embrassant les lobes d’oreilles, mais il s’était jusqu’à présent toujours refusé. Elle n’avait pas insisté. Après tout, elle avait suffisamment de problème comme ça. Être traquée et obligée de se cacher était une épreuve lourde et difficile, rapport à son style de vie habituel. François lui apportait la sécurité dont elle avait besoin et il n’exigeait rien en contrepartie. Pas même un  peu de sexe. Alors Rose décida de lui pardonner son ton malheureux de petit mari jaloux. Devant la lourde porte cochère de l’immeuble, elle respira un bon coup et fit demi-tour. Elle regrettait déjà son coup de colère et remonta doucement les escaliers. Elle attendit quelques instants avant d’ouvrir la porte. Quand elle s’approcha de la cuisine, elle trouva François immobile, regardant fixement les deux steaks bruler au fond de la poêle. Une épaisse fumée noire s’en échappait et l’air devenait totalement irrespirable. Elle coupa le gaz et ouvrit la fenêtre. François ne bougea pas et continua de regarder obstinément la barbaque calcinée. Rose passa ses deux bras sur son dos et lui embrassa la nuque.   
-« Pardon. Je ne voulais pas être désagréable. Je suis sortie faire des courses et j’ai rencontré un copain. On a pris un verre. C’est tout. Je suis désolée si tu t’es inquiété. Tout va bien ».
-« Si tu le dis… » Il se détourna enfin de la gazinière et prit son manteau sans un regard pour Rose. Elle affronta sans sourciller le claquement de la porte, regarda les steaks brulés et décida de les jeter à la poubelle. Avec la Poêle. Puis elle visa le Nutella dégoulinant sur le formica blanc et, tout en plongeant les doigts dedans, songea qu’il fallait quand même bien qu’elle se nourrisse...       

Il était presque 16H30 et François n’était toujours pas revenu. Le café dans lequel elle devait retrouver Zeïtun se trouvait à quelques pas de l’appartement et il était fort probable que François les aperçoivent en passant devant. Rose regrettait de ne pas lui avoir expliqué les circonstances de sa rencontre de ce matin. Pour peut être la première fois de sa vie, elle aurait voulu rendre des comptes, expliquer, rassurer… Elle ne voulait pas lui faire de mal et elle savait qu’en la voyant avec un autre homme, il allait forcément se poser des questions. Elle voulait conserver sa confiance et de façon moins altruiste, son gîte et son couvert. Et ce départ précipité ce midi, ça ne lui ressemblait pas… Il n’était pourtant pas rare qu’il s’absente dans la journée pour aller rencontrer des clients mais ces rendez vous n’avl'ennuie.jpgaient jamais duré plus de deux heures. Il créait des sites internet et s’était installé à son compte. De ce fait, il passait beaucoup de temps dans son appartement et depuis quelques semaines, avec Rose. Une partie de l’unique pièce était d’ailleurs réservée à son espace de travail : une immense planche de bois posée sur deux tréteaux. Au centre trônait un ordinateur portable dernier cri. Quelques dossiers empilés, une dizaine de bouquins cornés sur une étagère et quelques miettes de sandwich constituait son environnement professionnel.  Il pouvait passer des heures devant son écran, sans un mot, une main posée sur la joue, l’autre sur la sourit.  Rose l’observait souvent dans sa presque stricte immobilité. Il n’y avait pas de télé dans l’appartement et elle ne parvenait pas à se concentrer sur aucune des lectures qu’elle avait entreprise. Alors elle restait là sans rien faire, à le regarder regarder son écran. Elle finissait par s’endormir ou par aller s’acheter un pot de Nutella. Globalement, même si elle se sentait en sécurité, elle s’emmerdait dans les grandes largeurs. Alors Zeïtun et sa voix de ténor bobo lui apportait un peu de divertissement. Avant de quitter l’appartement pour allez à son rendez vous, Rose laissa un petit mot sur le clavier de l’ordinateur :  « Je suis au Chiquito avec un ami. Rejoins-nous si tu veux. Bises ». Elle espérait que ce geste la disculperait aux yeux de François. Mais elle espérait surtout qu’il ne les rejoindrait pas.

Commentaires

Bizarre ce François...

Ecrit par : mandor, président de la FAPM | 13.08.2008

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