14.08.2008
21 - Zeïtun 2
Il l’attendait, installé à la terrasse du bistrot en buvant un demi pression. Il portait de petites lunettes carrées au contour noir, une veste de costume sombre sur un jean et fumait une cigarette. Rose le trouva encore plus séduisant que ce matin et s’installa à côté de lui, tout sourire.
-« Tu a eu peur que je ne vienne pas ? »
-« Pas vraiment, mais j’en aurais été navré… Et pas seulement pour mes papiers. Tu veux qu’on y aille maintenant ? Tu veux d’abord boire quelque chose ? »
-« Je veux bien une bière. On ira au magasin après… » Ils commandèrent deux pressions au serveur et continuèrent leur conversation entamée quelques heures auparavant. Zeïtun était loquace et elle n’avait donc pas beaucoup d’effort à fournir pour éviter d’aborder sa situation personnelle. Elle le laissa conduire la conversation sans chercher à le questionner sur sa vie privée. Il y vint naturellement de lui-même. Il était célibataire depuis peu – une séparation douloureuse avec une femme torturée et dépressive-, il n’avait pas d’enfant et il était content d’avoir rencontré Rose. Il lui répéta cette dernière information à plusieurs reprises. Rose commença donc à réaliser qu’elle plaisait à ce garçon. Comme la réciproque se vérifiait décidémment de plus en plus, à sa quatrième bière, elle voulu lui caresser la main. Il ne s’attendait sans doute pas à cette marque soudaine d’affection et se dégagea presque immédiatement. Il fouilla dans sa poche de veste et en sortit un petit tube vert qu’il enfourna dans sa bouche. Il inspira profondément le gaz apaisant qui allait dilater ses bronches et attendit quelques secondes avant d’expirer l’air qu’il avait conservé dans ses poumons.
-« Je suis asmathique. J’ai toujours un truc comme ça sur moi, ça m’aide à respirer. » Il rangea sa ventoline dans sa poche, toussa bruyamment quelques instants et s’alluma une cigarette. Il conserva sa main dans sa poche. Il n’y avait pas le feu au lac.… En fait, malgré son apparente décontraction, Zeïtun était un garçon timide et orgueilleux. Avec les femmes, il aimait garder le contrôle de la situation mais pouvais attendre des semaines avant d’oser frôler un index. Rose, un peu saoule, ne se formalisa pas de sa réaction et commanda un autre verre. Zeïtun lui rappela alors qu’il serait peut être temps de songer à s’affranchir de son devoir de repentance. Il était déjà presque 18h00. Ils se dirigèrent donc vers le magasin et lorsque le Vigile les aperçut il s’approcha d’eux.
-« J’ai cru que vous ne viendriez plus… Allez, entrez, elle vous attend » Il les accompagna jusqu’à la caisse numéro 10. En les voyant, la plaignante eu une grimace de dégout.
-« Elle vient te faire des excuses. Si tu les acceptes, on en reste là » la caissière regarda le vigile, puis Rose, puis le Vigile et se remit à scanner les produits posés sur son tapis roulant.
-« Virginie ? Tu ne veux pas entendre les excuses de la dame ? »
-« Je l’emmerde, la dame et ses excuses, elle n’a qu’à se les foutre au cul » répondit elle en scannant le code barre d’un paquet de jambon 5 + 1 gratuite. Rose tenait dans sa poche le badge « Virginie, votre hôtesse de caisse à votre service » arraché dans la bagarre et le lança sur le tapis roulant.
-« Ben je m’excuse quand même. Mais pense à remettre ça, qu’on te confonde pas avec un jambonneau périmé… » Elle avait dit ç
a au moment ou la caissière scannait un sac de pomme de terre. Avec une force insoupçonnée, elle souleva les patates et les lancèrent à la tête de Rose en poussant un hurlement de rage. Surprise, elle n’eu pas le temps d’esquiver et pris le lourd projectile de plein fouet, sur la tête. Elle vacilla, étourdie par l’impact. Le Vigile / conciliateur profita de la légère confusion pour éloigner Rose de la caisse. Il avait remarqué que l’article suivant à scanner était un lot de 3 marteaux en promotion. A l’extérieur du magasin, il rendit rapidement les papiers d’identité à Zeïtun et demanda à Rose de ne plus revenir traîner dans le coin. Celle-ci se frottait la tête, incrédule et encore à moitié sonnée. Zeïtun l’entraina avec lui et ils reprirent leur place à la terrasse du Chiquito.
-« Mais elle m’a tapé cette conne ! Elle m’a tapé ! » Elle répétait ça tout en constatant qu’une énorme bosse était entrain de se former sur sa tempe droite.
-« Elle avait l’air effectivement encore très énervée… Mais la bonne nouvelle, c’est que le magasin ne porte pas plainte et j’ai récupéré mes papiers ! » Il accompagna son enthousiasme par une giclée de ventoline, puis alluma une cigarette.
-« ça fait mal, ta tête ? » Rose lui fit toucher la bosse de sa tempe et il constata effectivement qu’elle était importante. Rose réalisait petit à petit ce qu’il venait de se passer.
-« Je vais la tuer, cette petite pute ! Je vais lui faire la peau, je vais la saigner comme une truie, je vais la découp… » Et puis, pourtant très énervée, elle s’arrêta net. Elle regarda Zeïtun et vida son verre. Soupçonnée d’avoir assassiné Aube et Bernard, elle ne pouvait pas se permettre de proférer tout haut de telles menaces. Heureusement pour elle, il était totalement ignorant de sa situation et s’amusait même de sa virulence.
-« Ouai, et si on montait un groupuscule terroriste anti caissières ! On les ferait sauter en leurs faisant scanner des packs de laits piégés à la nitro glycérine ! »
-« Arrête Zeïtun, on ne parle plus de ça s’il te plaît. »
-« Et puis on mènerait des opérations commandos pour faire cramer leurs caisses ! »
-« Arrête, je te dis, c’est pas drôle, faut pas dire des choses comme ça… »
-« Et puis on trufferait les rouleaux de PQ d’anthrax et… »
-« Je t’ai dis d’arrêter maintenant ! T’es con ou quoi ! Pauvre type ! » Rose se leva et partit en courant. Abasourdi, Zeïtun la regarda s’éloigner sans comprendre ce qu’il venait de se passer. Il prit une giclée de ventoline, toussa bruyamment et s’alluma une cigarette. Il se repassa la scène une bonne dizaine de fois mais ne trouva pas d’explication à son départ précipité. En plus, elle n’avait même pas payé ses bières... Il commanda un autre verre et sourit à une jeune femme qui s’était installé à une table proche de la sienne.
-« Attention mademoiselle, votre sac est ouvert, ça n’est pas très prudent… » La jeune femme lui sourit et le remercia chaleureusement. Il s’approcha d’elle. Il n’avait peut être pas complètement perdu sa journée.

Au bar « l’Alembra », exactement en face du Chiquito, l’inspecteur Larique se leva et paya ses consommations. Il s’étira et fit craquer quelques muscles. Il avait planqué toute la journée et n’avait même pas pris la peine de déjeuner. En quelques semaines, il avait déjà perdu 5 kilos. Heureusement pour sa vieille carcasse, Rose avait été jusqu’à présent une cliente facile à surveiller. Il quitta le bar et passa devant la terrasse d’en face. Zeïtun expliquait à la demoiselle les bienfaits des moteurs hybrides. Pauvre Rose, songea-t il. Pauvre Rose…
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13.08.2008
20 - La fissure

Rose quitta Zeïtun vers 12H00 et ils se donnèrent rendez-vous au même endroit à 16h30. Elle avait accepté l’idée de présenter ses excuses à cette pauvre caissière injustement accusée. De toute façon, il fallait bien qu’il récupère ses papiers d’identité pris en otage par le Vigile. Elle rentra chez François en chantonnant My Everything et le trouva à la cuisine. Une délicieuse odeur de viande grillée avait envahie l’appartement. Rose posa affectueusement son menton sur son épaule et observa la cuisson des steaks encore pourpres.
-« Tu es sortie ? »
-« Je suis allé faire des courses. »
-« Pendant 3 heures ? » Rose se raidit. Elle posa son pot de Nutella sur le plan de travail en formica blanc. Un peu trop fort. Le pot de verre se brisa.
-« C’est malin, va falloir que j’y retourne… Tchao !» Et elle partit en claquant la porte. Rose était en général de bonne composition, plutôt gentille et agréable. En couple, elle était même attentive, capable de compromis et évitait souvent les conflits. Mais elle n’avait jamais supporté de devoir rendre des comptes à qui que ce soit. Devoir se justifier d’un emploi du temps, c’était accepter tacitement une culpabilité dont elle refusait le poids. Sa liberté était la chose à laquelle elle tenait vraiment et elle mettait un point d’honneur à respecter celle des autres. Elle avait donc toujours redouté le moment ou un homme allait lui demander des explications, des détails sur ce qu’elle avait fait ou pas fait, allait exiger d’elle qu’elle revienne sur ses actions et par la même, exiger d’elle qu’elle ne les juge, différemment du jugement qu’elle avait pu porter à l’instant de l’acte. Ce n’était pas tant le regard que l’on pouvait poser sur elle qui l’ennuyait, mais bien le fait de l’obliger à en poser un elle même « à posteriori ». Implicitement, elle revendiquait le « droit à l’action non réfléchie », elle s’autorisait l’erreur et s’accordait une rédemption immédiate, sans autre forme de procès. Incapable de formuler cette pensée, elle partait donc souvent en claquant la porte. Elle quitta bon nombre de jobs sur un simple « t’a vu l’heure ? Tu viens d’où ? ». Quant
aux hommes qu’elle avait fréquentés, peu avaient pu supporter les règles. D’autant que Rose ne s’encombrait pas vraiment de principes hormis celui de ne pas en avoir et succombait en un temps record à toutes les tentations qui pouvaient se présenter. Rose était gourmande et infidèle… Alors les hommes finissaient par la quitter. François avait sans doute deviné tout ça, intuitivement et depuis que Rose habitait chez lui, il ne l’avait pas touché une seule fois. Il dormait chaque nuit à ses côtés, chastement, la frôlant parfois de ses pieds ou de ses mains, mais toujours involontairement. Elle lui avait pourtant fait comprendre, une ou deux fois, qu’elle n’aurait rien contre un rapprochement physique, en se lovant tout contre lui et lui embrassant les lobes d’oreilles, mais il s’était jusqu’à présent toujours refusé. Elle n’avait pas insisté. Après tout, elle avait suffisamment de problème comme ça. Être traquée et obligée de se cacher était une épreuve lourde et difficile, rapport à son style de vie habituel. François lui apportait la sécurité dont elle avait besoin et il n’exigeait rien en contrepartie. Pas même un peu de sexe. Alors Rose décida de lui pardonner son ton malheureux de petit mari jaloux. Devant la lourde porte cochère de l’immeuble, elle respira un bon coup et fit demi-tour. Elle regrettait déjà son coup de colère et remonta doucement les escaliers. Elle attendit quelques instants avant d’ouvrir la porte. Quand elle s’approcha de la cuisine, elle trouva François immobile, regardant fixement les deux steaks bruler au fond de la poêle. Une épaisse fumée noire s’en échappait et l’air devenait totalement irrespirable. Elle coupa le gaz et ouvrit la fenêtre. François ne bougea pas et continua de regarder obstinément la barbaque calcinée. Rose passa ses deux bras sur son dos et lui embrassa la nuque.
-« Pardon. Je ne voulais pas être désagréable. Je suis sortie faire des courses et j’ai rencontré un copain. On a pris un verre. C’est tout. Je suis désolée si tu t’es inquiété. Tout va bien ».
-« Si tu le dis… » Il se détourna enfin de la gazinière et prit son manteau sans un regard pour Rose. Elle affronta sans sourciller le claquement de la porte, regarda les steaks brulés et décida de les jeter à la poubelle. Avec la Poêle. Puis elle visa le Nutella dégoulinant sur le formica blanc et, tout en plongeant les doigts dedans, songea qu’il fallait quand même bien qu’elle se nourrisse...
Il était presque 16H30 et François n’était toujours pas revenu. Le café dans lequel elle devait retrouver Zeïtun se trouvait à quelques pas de l’appartement et il était fort probable que François les aperçoivent en passant devant. Rose regrettait de ne pas lui avoir expliqué les circonstances de sa rencontre de ce matin. Pour peut être la première fois de sa vie, elle aurait voulu rendre des comptes, expliquer, rassurer… Elle ne voulait pas lui faire de mal et elle savait qu’en la voyant avec un autre homme, il allait forcément se poser des questions. Elle voulait conserver sa confiance et de façon moins altruiste, son gîte et son couvert. Et ce départ précipité ce midi, ça ne lui ressemblait pas… Il n’était pourtant pas rare qu’il s’absente dans la journée pour aller rencontrer des clients mais ces rendez vous n’av
aient jamais duré plus de deux heures. Il créait des sites internet et s’était installé à son compte. De ce fait, il passait beaucoup de temps dans son appartement et depuis quelques semaines, avec Rose. Une partie de l’unique pièce était d’ailleurs réservée à son espace de travail : une immense planche de bois posée sur deux tréteaux. Au centre trônait un ordinateur portable dernier cri. Quelques dossiers empilés, une dizaine de bouquins cornés sur une étagère et quelques miettes de sandwich constituait son environnement professionnel. Il pouvait passer des heures devant son écran, sans un mot, une main posée sur la joue, l’autre sur la sourit. Rose l’observait souvent dans sa presque stricte immobilité. Il n’y avait pas de télé dans l’appartement et elle ne parvenait pas à se concentrer sur aucune des lectures qu’elle avait entreprise. Alors elle restait là sans rien faire, à le regarder regarder son écran. Elle finissait par s’endormir ou par aller s’acheter un pot de Nutella. Globalement, même si elle se sentait en sécurité, elle s’emmerdait dans les grandes largeurs. Alors Zeïtun et sa voix de ténor bobo lui apportait un peu de divertissement. Avant de quitter l’appartement pour allez à son rendez vous, Rose laissa un petit mot sur le clavier de l’ordinateur : « Je suis au Chiquito avec un ami. Rejoins-nous si tu veux. Bises ». Elle espérait que ce geste la disculperait aux yeux de François. Mais elle espérait surtout qu’il ne les rejoindrait pas.
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