13.08.2008

20 - La fissure

croquis-homme-assis-fille2.jpg

Rose quitta Zeïtun vers 12H00 et ils se donnèrent rendez-vous au même endroit à 16h30. Elle avait accepté l’idée de présenter ses excuses à cette pauvre caissière injustement accusée. De toute façon, il fallait bien qu’il récupère ses papiers d’identité pris en otage par le Vigile. Elle rentra chez François en chantonnant My Everything et le trouva à la cuisine. Une délicieuse odeur de viande grillée avait envahie l’appartement. Rose posa affectueusement son menton sur son épaule et observa la cuisson des steaks encore pourpres.    
-« Tu es sortie ? »      
-« Je suis allé faire des courses. »     
-« Pendant 3 heures ? » Rose se raidit. Elle posa son pot de Nutella sur le plan de travail en formica blanc. Un peu trop fort. Le pot de verre se brisa.    
-« C’est malin, va falloir que j’y retourne… Tchao !» Et elle partit en claquant la porte. Rose était en général de bonne composition, plutôt gentille et agréable. En couple, elle était même attentive, capable de compromis et évitait souvent les conflits. Mais elle n’avait jamais supporté de devoir rendre des comptes à qui que ce soit. Devoir se justifier d’un emploi du temps, c’était accepter tacitement une culpabilité dont elle refusait le poids. Sa liberté était la chose à laquelle elle tenait vraiment et elle mettait un point d’honneur à respecter celle des autres. Elle avait donc toujours redouté le moment ou un homme allait lui demander des explications, des détails sur ce qu’elle avait fait ou pas fait, allait exiger d’elle qu’elle revienne sur ses actions et par la même, exiger d’elle qu’elle ne les juge, différemment du jugement qu’elle avait pu porter à l’instant de l’acte. Ce n’était pas tant le regard que l’on pouvait poser sur elle qui l’ennuyait, mais bien le fait de l’obliger à en poser un elle même « à posteriori ». Implicitement, elle revendiquait le « droit à l’action non réfléchie », elle s’autorisait l’erreur et s’accordait une rédemption immédiate, sans autre forme de procès. Incapable de formuler cette pensée, elle partait donc souvent en claquant la porte. Elle quitta bon nombre de jobs sur un simple « t’a vu l’heure ? Tu viens d’où ? ». Quant femme-libere.jpgaux hommes qu’elle avait fréquentés, peu avaient pu supporter les règles. D’autant que Rose ne s’encombrait pas vraiment de principes hormis celui de ne pas en avoir et succombait en un temps record à toutes les tentations qui pouvaient se présenter. Rose était gourmande et infidèle… Alors les hommes finissaient par la quitter. François avait sans doute deviné tout ça, intuitivement et depuis que Rose habitait chez lui, il ne l’avait pas touché une seule fois. Il dormait chaque nuit à ses côtés, chastement, la frôlant parfois de ses pieds ou de ses mains, mais toujours involontairement. Elle lui avait pourtant fait comprendre, une ou deux fois, qu’elle n’aurait rien contre un rapprochement physique, en se lovant tout contre lui et lui embrassant les lobes d’oreilles, mais il s’était jusqu’à présent toujours refusé. Elle n’avait pas insisté. Après tout, elle avait suffisamment de problème comme ça. Être traquée et obligée de se cacher était une épreuve lourde et difficile, rapport à son style de vie habituel. François lui apportait la sécurité dont elle avait besoin et il n’exigeait rien en contrepartie. Pas même un  peu de sexe. Alors Rose décida de lui pardonner son ton malheureux de petit mari jaloux. Devant la lourde porte cochère de l’immeuble, elle respira un bon coup et fit demi-tour. Elle regrettait déjà son coup de colère et remonta doucement les escaliers. Elle attendit quelques instants avant d’ouvrir la porte. Quand elle s’approcha de la cuisine, elle trouva François immobile, regardant fixement les deux steaks bruler au fond de la poêle. Une épaisse fumée noire s’en échappait et l’air devenait totalement irrespirable. Elle coupa le gaz et ouvrit la fenêtre. François ne bougea pas et continua de regarder obstinément la barbaque calcinée. Rose passa ses deux bras sur son dos et lui embrassa la nuque.   
-« Pardon. Je ne voulais pas être désagréable. Je suis sortie faire des courses et j’ai rencontré un copain. On a pris un verre. C’est tout. Je suis désolée si tu t’es inquiété. Tout va bien ».
-« Si tu le dis… » Il se détourna enfin de la gazinière et prit son manteau sans un regard pour Rose. Elle affronta sans sourciller le claquement de la porte, regarda les steaks brulés et décida de les jeter à la poubelle. Avec la Poêle. Puis elle visa le Nutella dégoulinant sur le formica blanc et, tout en plongeant les doigts dedans, songea qu’il fallait quand même bien qu’elle se nourrisse...       

Il était presque 16H30 et François n’était toujours pas revenu. Le café dans lequel elle devait retrouver Zeïtun se trouvait à quelques pas de l’appartement et il était fort probable que François les aperçoivent en passant devant. Rose regrettait de ne pas lui avoir expliqué les circonstances de sa rencontre de ce matin. Pour peut être la première fois de sa vie, elle aurait voulu rendre des comptes, expliquer, rassurer… Elle ne voulait pas lui faire de mal et elle savait qu’en la voyant avec un autre homme, il allait forcément se poser des questions. Elle voulait conserver sa confiance et de façon moins altruiste, son gîte et son couvert. Et ce départ précipité ce midi, ça ne lui ressemblait pas… Il n’était pourtant pas rare qu’il s’absente dans la journée pour aller rencontrer des clients mais ces rendez vous n’avl'ennuie.jpgaient jamais duré plus de deux heures. Il créait des sites internet et s’était installé à son compte. De ce fait, il passait beaucoup de temps dans son appartement et depuis quelques semaines, avec Rose. Une partie de l’unique pièce était d’ailleurs réservée à son espace de travail : une immense planche de bois posée sur deux tréteaux. Au centre trônait un ordinateur portable dernier cri. Quelques dossiers empilés, une dizaine de bouquins cornés sur une étagère et quelques miettes de sandwich constituait son environnement professionnel.  Il pouvait passer des heures devant son écran, sans un mot, une main posée sur la joue, l’autre sur la sourit.  Rose l’observait souvent dans sa presque stricte immobilité. Il n’y avait pas de télé dans l’appartement et elle ne parvenait pas à se concentrer sur aucune des lectures qu’elle avait entreprise. Alors elle restait là sans rien faire, à le regarder regarder son écran. Elle finissait par s’endormir ou par aller s’acheter un pot de Nutella. Globalement, même si elle se sentait en sécurité, elle s’emmerdait dans les grandes largeurs. Alors Zeïtun et sa voix de ténor bobo lui apportait un peu de divertissement. Avant de quitter l’appartement pour allez à son rendez vous, Rose laissa un petit mot sur le clavier de l’ordinateur :  « Je suis au Chiquito avec un ami. Rejoins-nous si tu veux. Bises ». Elle espérait que ce geste la disculperait aux yeux de François. Mais elle espérait surtout qu’il ne les rejoindrait pas.

24.07.2008

19 - Zeïtun

caissière.jpg-«  Mais tu vas me le rendre, espèce de connasse ? » Rose attrapa le bras de la caissière et le secoua énergiquement. –« Tu va me le rendre et tout de suite ! » La pauvre fille se mit à hurler et très rapidement une foule compacte se forma autour de la caisse. Le Vigile arriva en courant et tenta de contraindre Rose à lâcher le bras de la caissière. En se débattant, Rose se retrouva à quatre pattes sur le tapis roulant, heureusement retenue à la taille par l’homme de la sécurité. Elle tentait de frapper la pauvre fille coincée sur son fauteuil, terrorisée et hurlant de panique. L’homme finit par empoigner Rose comme un paquet de linge sale. Ridiculement menaçante, elle continua de gesticuler en brandissant un bout de plastique arraché à la pauvre : « Virginie, votre hôtesse de caisse à votre service », tandis que le vigile l’emportait sur son épaule et la déposait sans ménagement à une dizaine de mètre de la sortie du magasin.        

-« Lâche-moi, sale con ! Elle m’a volé mon dé ! Je vais lui casser la gueule ! » Rose tentait d’échapper à son cerbère en lui donnant des coups de pieds rageurs. Elle fut soudain immobilisée contre un mur par ses deux grosses mains musculeuses et sombres qui lui écrabouillaient les clavicules.         
-« Mademoiselle, calmez vous s’il vous plaît. Et arrêter de gigoter comme ça. Vous ne retournerez pas à l’intérieur du magasin. Je vous en empêcherai. Maintenant, expliquez-moi ce que vous avez perdu et nous allons tenter de vous aider à le retrouver. » Il avait dit ça avec une telle fermeté que Rose se calma presque instantanément.  
-« J’allais pour payer mon pot de Nutella quand le dé que je porte en pendentif est tombé aux pieds de cette sale pute ! Elle s’est baissée pour le ramasser, et puis elle m’a dit qu’elle ne l’avait pas trouvé ! Je l’ai vu le prendre ! Et je vous jure que si elle ne me le rend pas, je la crève ! »          
-« Mademoiselle, c’est ça que vous avez perdu ? » Un jeune homme s’était approché et tenait le pendentif entre ses doigts. Rose l’examina et confirma qu’il s’agissait effectivement de son Dé porte-bonheur.       
-« Je l’ai trouvé à côté du photomaton. » Rose visualisa la distance approximative qu’il y avait entre la pauvre Virginie et l’appareil. Environ 5 mètres. Le bijou avait du rouler en tombant. Consciente de sa méprise et rouge jusqu’aux oreilles, Rose s’empara de son pendentif et remercia le garçon en regardant  ses pieds. Le vigil soupira en tournant lentement la tête de gauche à droite.         vigile.jpg
-« Je crois que vous avez des excuses à faire, mademoiselle. Parce qu’à l’intérieur du magasin j’ai une caissière traumatisée qui serait en droit de porter plainte, vous savez ! » Rose réalisa qu’elle était sous le coup d’une enquête criminelle et qu’une plainte pour violence n’était pas forcément un atout dans sa stratégie de défense… Elle marmonna un « je suis désolée » et amorça son départ. Le vigile la retint par le bras.       
-« C’est pas moi que vous avez violenté, donc vos excuses, je m’en fiche… » Il l’a tira sans ménagement pour la ramener à l’intérieur du magasin. Oubliant instantanément les mesures de prudences envisagées quelques secondes plus tôt, Rose se remit à hurler :       
-« J’y retourne pas ! Lâche moi, putain, laisse moi partir maintenant ! Espèce de connard ! » L’homme restait indifférent aux insultes de Roses et continuait inéluctablement à la traîner vers son devoir de repentance. Le jeune homme qui lui avait ramené son pendentif était resté auprès d’eux et finit par interjeter auprès du Vigile. Il argua qu’elle avait l’air d’être  encore très énervée et qu’il était sans doute encore prématuré de la présenter devant cette pauvre fille qui en avait suffisamment vu pour la journée. Il se porta garant de Rose en mettant en gage ses papiers d’identité  et promis de la faire revenir dans la journée et de lui faire présenter ses excuses. L’argument finit par faire mouche et le Vigile retourna à l’entrée du magasin en rangeant consciencieusement les papiers du jeune homme dans la poche intérieur de sa veste. Rose le remercia poliment. Elle ne savait pas trop quoi penser de ce geste insolite et surtout, elle s’inquiétait de ce qui allait lui être demandé en retour.           
-« Ben merci beaucoup, je… Je ne sais pas pourquoi vous avez fait ça mais c’était très gentil, en tout cas… »   
-« J’étais derrière vous à la caisse. J’ai cru moi aussi qu’elle vous l’avait piqué, votre pendentif. Je crois que j’aurais pu réagir comme vous. En plus, vous aviez l’air d’y tenir… Vous permettez ? » Il mit le dé sur la chaîne en argent et se plaça derrière elle pour le lui accrocher autour du coup. 
 –« Si vous vous mettez dans cet état dès que vous perdez ce truc, faudrait voir à changer la fermeture, elle déconne un peu. Sinon, vous allez finir par vous attirer des ennuis… » Rose songea qu’elle en avait effectivement suffisamment comme ça. Et puis ce garçon était tout à fait charmant, a bien y regarder : Environ 35 ans, brun, pas très grand mais tout en muscle. Il avait aussi de très beaux yeux verts et des lèvres de femmes, charnues et sensuelles. Quant à sa voix elle était grave, caverneuse, profonde. Il avait une voix de Baryton et Rose adorait Barry White.  Elle l’invita donc à prendre un verre au bar « Le Chiquito » qui se trouvait à l’angle de la rue. Confortablement installés sur deux banquettes de skaïs marron totalement défoncées, devant deux expressos servis dans de petites tasses crasseuses, le barry.jpgjeune homme se présenta. Il s’appelait Zeïtun, il avait 36 ans et habitait Paris depuis toujours. Elle aurait pu deviner ce dernier point à la façon qu’il avait d’accentuer chaque fin de phrases par un « heu… » symptomatique des vrais parisiens. Ce détail aurait sans doute été rédhibitoire chez n’importe qui d’autre, pourtant Rose trouvait cela charmant chez lui. Elle l’écoutait parler- il parlait beaucoup - en se berçant au doux son de sa voix qu’elle trouvait si sexy. Il lui expliqua qu’il travaillait dans les nouvelles technologies. Il lui parla de sa vision du futur, de ce que serait sans doute le monde de demain, des nouveaux modes de communications et Rose trouvait tout cela charmant. Totalement éloigné de son monde à elle et de ses préoccupations du moment, mais tellement charmant. Ca la changeait un peu de son quotidien. Elle se terrait dans le petit appartement de François depuis bientôt 3 semaines et les distractions étaient devenues rares. Elle n’osait pas quitter le studio, effrayée à l’idée qu’un assassin trainait dehors, peut être à sa recherche. Son unique sortie de la journée se résumait à une visite éclair au supermarché du coin pour se réapprovisionner en pâte à tartiner. Elle en consommait des quantités indécentes depuis qu’elle habitait chez François et chaque jour, elle allait faire le plein en prenant soin de se planquer derrière une casquette et des lunettes de soleil. Question discrétion, elle avait un peu dérapé ce matin… Sa planque était sans doute compromise et si elle était réellement poursuivie, elle se trouvait alors dans une position délicate. Etonnamment, en cette fin de matinée ensoleillée, Rose se fichait totalement de savoir si son esclandre avait ou non attiré l’attention sur elle. Elle écoutait Zeïtun parlé et eut envie de l’entendre chanter.    
-« Et tu sais, en plus de permettre aux personnes de mieux communiquer, ça permets aussi de réduire l’empreinte Carbonne de l’entreprise en limitant les déplacements ! Investir dans la visioconférence aujourd’hui, c’est aussi investir pour la sauvegarde de notre planète ! »       
-« Ah oui… Et sinon, tu écoutes quoi comme musique ? » 
-« Et la médecine s’y mets ! C’est ça qui est formidable, c’est que demain, on pourra soigner les gens à distance ! On pourra sauver encore plus de vie ! » 
-« C’est formidable… Tu connais Barry White ? » 
-« Sans compter que bientôt, on saura adapter cette technologie au grand public ! Toutes ces applications professionnelles se retrouveront dans ton salon ! »  
-« J’ai pas de salon. Let the music play, tu aimes ? »           tandberg.jpg
-« Comment ça, t’as pas de salon ? » Rose comprit qu’il allait maintenant passer à la phase « je m’intéresse enfin à toi » et lui poser un tout un tas de questions auxquelles elle n’aurait pas envie de répondre. Elle abandonna à regret son fantasme de chanteur viril et joua la carte de la tranquillité.     
-« Et a ton avis, les voitures, elles rouleront ou elles voleront dans 50 ans ? »        

08.07.2008

18 - Une pause

la_foule.jpgRose resta figée quelques instants, terrorisée par ce qui pendait à sa poignée de porte. Elle avait jeté son pendentif dans un bosquet, à plusieurs kilomètres de chez elle et quelqu’un le lui avait déposé là, à son appartement, pendant qu’elle prenait une douche. Cela voulait dire qu’on l’avait suivie, cela voulait dire aussi qu’elle n’était pas folle, mais cela voulait surtout dire qu’elle était sans doute en danger… Elle attrapa le bijou et descendit les escaliers en courant. Elle se retrouva dans la rue et se mis à marcher à vive allure, sans but précis, le cœur battant. Elle marcha ainsi une bonne demi-heure, en se retournant toutes les deux minutes afin de vérifier si quelqu’un la suivait. Soudain, en passant devant un café elle crut  apercevoir Rachida au comptoir. Elle s’arrêta net et se précipita à l’intérieur en bousculant les clients qui lui barraient l’entrée. Lorsqu’elle parvint à hauteur du comptoir, il n’y avait plus qu’un jeune homme assis sur un tabouret de bar. Rose demanda au Barman ou se trouvait la jeune femme  qu’elle avait aperçut de l’extérieur  et il lui répondit qu’il n’avait vu personne. Dépitée, Rose s’installa sur un tabouret et commanda une Vodka.      
-« Sans glace, la vodka. N’est ce pas ? » Le jeune homme assis prêt d’elle la regardait en souriant timidement. Effectivement, Rose ne prenait jamais de glace dans aucun des alcools qu’elle buvait. Elle se tourna vers lui et le reconnut aussitôt.   
-« François… Qu’est ce que tu fous ici ? »       
-« Moi aussi je suis content de te voir, Rose… Mais pour répondre à ta question, je te rappelle que j’habite un peu le quartier… C’est vrai aussi que depuis qu’on a couché ensemble, tu n’es pas beaucoup venu me voir…  »        
Rose plongea le nez dans son verre. Merde… Elle n’avait pas remarqué que sa petite ballade l’avait conduite dans une rue de Belleville, et pas n’importe quelle rue. La sienne. Et elle n’avait franchement pas besoin de se taper les remontrances d’un amant éconduit. Sa vie était suffisamment compliquée comme ça. Son premier reflexe fut de le planter là, sans un mot d’explication et de partir en courant sans se retourner. Mais elle était lasse et son verre encore à moitié plein. Elle décida donc de l’affronter et lui adressa son plus beau sourire, qui, au vu de son état, se transforma en une sorte de rictus peu crédible.           
-« Excuses moi. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je suis désolée de ne pas t’avoir appelé plus tôt mais… Ces derniers temau_bar.jpgps, j’ai eu quelques… Problèmes… » En même temps que les mots franchissaient sa bouche, les larmes emplissaient ses yeux et la nausée son cœur. Elle se trouva violemment submergée par une émotion contenue depuis bien trop longtemps. Elle se détourna de François et ses épaules se crispèrent sous les hauts le cœur. Mais comme elle n’avait pas mangé depuis 24 heures, seul un mince filet de bille finit par atterrir mollement sur le carrelage.  Elle se mit alors à pleurer à chaudes larmes, sans pouvoir s’arrêter, les poings sur les yeux et reniflant bruyamment. François resta assis à côté d’elle, sans rien faire. Il la regardait se répandre, sans plus aucune retenue. Tous les clients du bar s’étaient également interrompus dans leur conversation et semblaient mal à l’aise devant l’impudeur de sa souffrance. François finit par la prendre par la taille et la poussa vers la sortie. Une haie d’honneur silencieuse se forma jusqu’à la porte et ils quittèrent l’établissement sans même régler leur consommation.

Arrivé chez François, Rose s’effondra sur le lit et pleura encore une bonne heure durant. Il se contenta de rester près d’elle, lui caressant le bras ou la nuque et l’abreuvant d’infusion à la camomille. Elle finit par s’endormir, toute habillée et fit un rêve étrange. Elle marchait dans un corridor sombre vers un point lumineux qui paraissait lointain. Sa propre respiration résonnait comme dans une cathédrale et les battements de son cœur frappaient comme des coups de tambour. Quelqu’un criait son nom derrière elle, d’une voie sombre et effrayante. Rose voulait courir mais comme dans tout rêve qui se respecte, et malgré l’énergie déployée, elle faisait du sur place. Devant elle le point lumineux se rapprochait et elle pouvait enfin distinguer la silhouette de l’inspecteur Larique. Il lui tendait la main. Au moment ou elle allait enfin pouvoir l’attraper, elle sentit un souffle dans son coup. Son poursuivant l’avait rattrapé. Elle tenta de crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. La voix hurla son prénom derrière elle et elle se réveilla en hurlant à son tour. François était toujours assis à côté d’elle et lui caressait le front.           
tunnel.jpg-« Tout va bien. Tu as fais un cauchemar, mais c’est finis. Je suis là maintenant. » Rose se leva d’un bond et regarda par la fenêtre. Il faisait nuit.   
-« Qu’elle heure est il ? »          
-« Il est trois heure. Du matin… Tu as dormie 13 heures d’affilées. Faut croire que tu avais besoin de repos ! Je te fais un café ? » Rose émergeait difficilement et elle mit quelques instants à quitter l’émotion de son cauchemar.         
-« Tu es resté là pendant tout ce temps ? »      
-« Pas bougé d’un pouce. Tu as beaucoup rêvé, et j’espère que je n’étais pas dans tes rêves… ça n’avait pas l’air terrible… »           
-« J’ai parlé ? »
-« Un peu… Des bribes… J’ai rien compris. Tu veux m’en parler ? »                 
-« Je vais pour le moment retenir ta première question : oui, je veux bien un café. Avec une bassine s’il te plaît. Je crois que je vais vomir… » 
François n’eu le temps ni de l’un, ni de l’autre. Elle fut secouée par les hauts le cœur quelques instants mais rien cette fois ne vint se répandre sur la moquette. Totalement à jeun depuis presque deux jours, elle fut prise de vertiges et du s’allonger sur le lit. François fonça à la cuisine et lui rapporta à peu près tout ce que son frigo et ses placards contenaient de comestibles. Il déversa le tout sur le lit et Rose se trouva au milieu de paquets de gâteaux, boites de conserves et fromages en tous genres.
-« Quelques petits beurres pour commencer…ça devrait passer, non ? » Il lui fourra un gâteau dans la bouche et attendit qu’elle déglutisse pour lui en proposer un autre. Rose se laissa faire et avala la moitié du paquet en ponctuant de temps en temps son grignotage de grandes gorgées de jus d’orange. Elle reprenait quelques couleurs et à sa troisième « vache qui rie », elle se sentit suffisamment vaillante pour faire quelques pas. François resta assis sur le lit, silencieux, prêt à bondir à la moindre faiblesse.       
-« Je crois que ça va aller maintenant. Je me sens beaucoup mieux. Je voudrais prendre une douche … Si ça ne te dérange pas… »           
François lui donna une serviette éponge et une brosse à dent neuve, encore dans son emballage.
-« Tu vis seul ? »         
-« Comme tu peux le voir... Même pas un poisson rouge pour me tenir compagnie.  Heureusement, il y a des filles qui passent de temps en temps, mais elles reviennent rarement… Ou alors dans un piteux état… » Cette dernière réflexion, même si elle était censée être drôle, mis Rose mal à l’aise. Elle n’avait pas l’habitude de coucher avec le premier venu et elle n’en était pas très fière. Elle regarda François d’un air désolé et le sourire qu’il lui rendit effaça aussitôt son malaise. Il n’avait pas l’air de lui vouloir du mal. Bien au contraire. Rose avait rarement rencontré quelqu’un d’aussi gentil et délicat avec elle. Elle se souvenait que cette tendresse évidente que l’on pouvait trouver dans son redouche.jpggard avait été une des principales raisons de sa fuite. Ce garçon était bien trop gentil pour elle. Elle ne voulait pas prendre le rique de le réduire en miette et avait préféré partir et ne jamais le revoir. Sauf que maintenant, elle était ravie d’avoir un gentil garçon qui s’occupe d’elle. Puisque  Larique l’avait abandonné. Elle s’était faite planter par le père Noel et c’est un ange qui l’avait recueilli. Sous la douche brulante, Rose fit le bilan de sa situation : Elle n’avait plus d’argent, sans doute plus de travail, plus d’appartement,  sa meilleure et sa seule amie avait disparue depuis 3 semaines et la police la soupçonnait du meurtre de deux personnes. Quant à Larique… Elle l’avait retrouvé, puis perdu à nouveau…  S’il pensait vraiment Rose capable d’assassiner sa petite copine,  il n’y avait aucun réconfort à espérer de ce côté-là.  Finalement, François tombait à pic. Elle allait pouvoir se reposer un peu… Elle espérait qu’il saurait ne pas lui tenir rigueur de l’issue de leur première rencontre… Ils allaient repartir sur de nouvelles bases et cela devait commencer par une totale et entière confiance. Enroulée dans sa serviette marron, Rose ressemblait à un nem. Elle s’installa sur le lit et demanda à François de s’installer à ses côtés. Il s’exécuta et vint s’allonger chastement près d’elle. Rose se mit alors à parler. D’elle, de son enfance, de son  enlèvement, de Larique, de sa vie à Saint Brieuc et de sa nouvelle vie à Paris. Et puis elle lui raconta les meurtres et les soupçons qui pesaient sur elle. Les lueurs de l’aube teintaient le studio d’une pâle lumière blanche et François prit la main de Rose. Il ne fit aucun commentaire. Rose s’endormie doucement. Elle avait compris que François serait toujours là à son réveil, sa main serrée dans la sienne.  

    

mains.jpg

Pas très loin de là, Rachida se retourna un ongle et hurla de douleur. C’était le troisième. La lourde porte en bois qu’elle tentait de dégonder depuis trois semaines portait les stigmates de cette lutte inégale : de longues griffures de part en part et quelques trainées de sang laissées par ses coups de poings incessants. Malgré l’obscurité, elle devina l’aube naissante et s’agenouilla vers ce qu’elle espérait être l’Est. Et elle fit ce qu’elle n’avait plus fais depuis de longues années. Elle pria.